
Il était une fois…
Une veuve qui avait deux filles. L'aînée lui ressemblait si fort, et d'humeur et de visage, que qui la voyait, voyait la mère. Elles étaient toutes
deux si désagréable et si orgueilleuses, qu'on ne pouvait vivre avec elles. La cadette, qui était le vrai portrait de son père pour la douceur et l'honnêteté, était avec cela une des plus belles
filles qu'on eût
su voir.
Comme on aime naturellement son semblable, cette mère était folle de sa fille
aînée, et en même temps avait une aversion effroyable pour la cadette. Elle la faisait manger à la
cuisine et travailler sans cesse.
Il fallait, entre autres choses, que cette pauvre enfant allât, deux fois le jour, puiser de l'eau à une grande demi-lieue du logis, et qu'elle en rapportât une
pleine cruche.
Que vois-je là ? dit sa mère tout étonnée. Je crois qu'il lui sort de la bouche des perles et
des diamants ! D'où vient cela, ma fille ?
Ce fut la première fois qu'elle l'appela sa fille. La pauvre enfant lui raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé, non sans jeter une infinité de diamants.
- Vraiment, dit la mère, il faut que j'y envoie ma fille aînée ! Tenez,.Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de votre sœur quand .elle parle. Ne seriez-vous pas bien aise d'avoir le même
don ?
Vous n'avez qu'à aller puiser de l'eau à la fontaine, et quand. une pauvre femme vous demandera à boire, lui en donner. bien honnêtement.
- Il me ferait beau voir aller à la fontaine ! répondit la brutale.
- Je veux que vous y alliez, reprit la mère, et tout de suite.
Elle y alla, mais
toujours en grondant. Elle prit le plus beau flacon d'argent qui fût dans le logis. Elle ne fut pas plutôt arrivée à la fontaine, qu'elle vit sortir du bois une dame magnifiquement vêtue, qui
vint lui demander à boire.
C'était la même fée qui avait apparu à sa sœur, mais qui avait pris l'air et les habits d'une
princesse, pour voir jusqu'où irait la malhonnêteté de cette fille.
- Est-ce que je suis venue pour vous donner à boire ? lui dit cette .brutale orgueilleuse. Justement, j'ai apporté un flacon d'argent .tout exprès pour donner à boire à Madame ! J'en suis d'avis
:.buvez à même la fontaine, si vous voulez.
- Vous n'êtes guère honnête, reprit la fée sans se mettre en colère. Eh bien ! puisque vous êtes si peu obligeante, je vous donne pour. don, qu'à chaque parole que vous direz, il sortira de votre
bouche .ou un serpent ou un crapaud.
D'abord que sa mère l'aperçut, elle lui cria : Eh
bien, ma fille ?
- Eh bien, ma mère ? lui répondit la brutale en jetant deux vipères
..et deux crapauds.
- Oh ciel ! s'écria la mère, que vois-je là ? C'est sa sœur qui en .est la cause. Elle me le payera !
Et, aussitôt elle courut pour la battre.
La pauvre enfant s'enfuit, et alla se sauver dans la forêt prochaine.
Le fils du roi, qui revenait de la chasse, la rencontra, et, la voyant si belle, lui demanda ce qu'elle faisait là toute seule, et ce qu'elle
avait à pleurer.
- Hélas ! Monsieur, c'est ma mère qui m'a chassée du logis.
Le fils du roi qui vit
sortir de sa bouche cinq ou six perles et
autant de diamants, la pria de lui dire d'où cela lui venait. Elle lui
raconta toute son aventure. Le fils du roi en devint amoureux et, considérant qu'un tel don valait mieux que tout ce qu'on pouvait donner en mariage à une autre, l'emmena au palais du roi son
père, où il l'épousa.
Pour sa sœur, elle se fit tant haïr, que sa propre mère la
chassa de chez elle. La malheureuse après avoir bien couru sans trouver personne qui voulût la recevoir, alla mourir au coin d'un bois.
Moralité
Les Diamants et les pistoles
Peuvent beaucoup sur les Esprits ;
Cependant les douces paroles
Ont encore plus de force, et sont d'un plus grand prix.
Autre Moralité
L'honnêteté coûte des soins,
Elle veut un peu de complaisance,
Mais tôt ou tard elle a sa récompense,
Et souvent dans le temps qu'on y pense le moins.